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mercredi 18 février 2009

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?



La chanson de Ferré est adaptée d'un poème d'Aragon Bierstube Magie allemande chantée ici par Marc Ogeret


Bierstube Magie allemande

Et douces comme un lait d'amandes
Mina Linda lèvres gourmandes
qui tant souhaitent d'être crues
A fredonner tout bas s'obstinent
L'air Ach du lieber Augustin
Qu'un passant siffle dans la rue

Sofienstrasse Ma mémoire
Retrouve la chambre et l'armoire
L'eau qui chante dans la bouilloire
Les phrases des coussins brodés
L'abat-jour de fausse opaline
Le Toteninsel de Boecklin
Et le peignoir de mousseline
qui s'ouvre en donnant des idées

Au plaisir prise et toujours prête
O Gaense-Liesel des défaites
Tout à coup tu tournais la tête
Et tu m'offrais comme cela
La tentation de ta nuque
Demoiselle de Sarrebrück
Qui descendais faire le truc
Pour un morceau de chocolat

Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s'est tant perdu de prodiges
Que je ne m'y reconnais plus
Rencontres Partances hâtives
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus

Tout est affaire de décors
Changer de lit changer de corps
A quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays

Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
je m'endormais comme le bruit

C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenait mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un coeur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola

Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu

Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteau

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke

Louis Aragon, Le Roman inachevé

dimanche 21 septembre 2008

Aragon, Enfer I









Camille Claudel, L'Implorante



J'ai parfois à mourir en croire
Tristesse je ne sais comment
Ni pourquoi rire toujours ment
Vivre fait mal et tout miroir
Me renvoie un air de dément

Toutes les choses de ce monde
Sont étrangement perverties
Où l'homme et la femme vont-ils
Et bien que la terre soit ronde
Nous sommes partout des Gentils

J'ai parfois honte honte honte
Du siècle où je vis comme vous
Ah que d'autres nous désavouent
Qu'est-ce qui compte au bout du compte
Entendez le cri des hiboux

Ils ne se parlent que dans l'ombre
Le langage atroce des nids
Leur oeil obscur le soleil nie
Ce sont oiseaux de vivre sombre
A l'heure où voir pour nous finit

Mais pourtant ils sont créatures
Divines à nous comparer
Hiboux hiboux quand vous voudrez
Je change avec vous de nature
Pour fuir le jour déshonoré

Pour fuir l'haleine et le contrôle
Des monstres ici qu'on coudoie
Les traces creuses de leurs doigts
Le frôlement de leurs épaules
Et le respect que je leur dois

Aujourd'hui l'existence humaine
Coûte mentir et parler bas
Et je prefère le trépas
A ce paradis de la haine
Qu'on paye un prix qu'il ne vaut pas

Laissez moi tous tant que vous êtes
Qui parlez le langage du bien
Je ne vous demanderai rien
Que me donner la nuit des bêtes
Du cerf du renard ou du chien

Louis Aragon, Enfer I, Autres Poésies, Le voyage de Hollande